Les conséquences inattendues de la loi Sauvadet ou comment se tirer une balle dans le pied

Plusieurs articles parus ces derniers temps dans la presse nationale s’inquiètent de la précarisation des jeunes chercheurs. Certains vont même jusqu’à mettre en cause le Téléthon, qui participerait de cette situation. Cette interpellation ne mériterait pas de réponse si le sujet n’était pas beaucoup plus sérieux.

C’est l’histoire d’un jeune chercheur en quête d’un poste stable après des années de contrats précaires. Une histoire qui n’est pas singulière, ils sont des milliers comme lui. Au-delà de son cas personnel, c’est la situation de la recherche médicale française dont il s’agit. Il ne nous appartient pas de définir ce que doivent en être les contours, cela relève de nos décideurs et des niveaux de priorité qu’ils consentent à lui donner. En revanche, comme d’autres associations, nous nous efforçons de soutenir cette recherche en subventionnant des projets scientifiques et en octroyant des bourses de jeunes chercheurs, sur une période pouvant aller de la première année de thèse jusqu’à 2 ans de cycle post-doctoral.

L’avenir de ces jeunes chercheurs passe ensuite par un recrutement dans un organisme public de recherche (Inserm, CNRS, INRA, CEA, Universités) ou dans l’industrie pharmaceutique ou biotechnologique. Des postes sont parfois à pourvoir au sein des laboratoires que nous avons créés (Généthon, I-Stem, Institut de Myologie…) mais évidemment, ils ne sont pas extensibles à l’infini ; nous ne disposons pas des capacités de l’industrie et nous n’avons pas vocation à nous substituer à l’Etat (certains nous font pourtant ce procès…). Pour ceux qui ambitionnent des places dans la recherche publique, la compétition est rude : les candidats doivent passer par un processus extrêmement sélectif, et les talents ne manquent pas.

Or, la loi Sauvadet, partie d’une idée généreuse et poussée par certains syndicats, oblige désormais les organismes publics de recherche à CDIser les jeunes chercheurs qui ont passé 6 ans dans les organismes. Ceci a conduit ces institutions à faire comme beaucoup d’entreprises, confrontées aux contraintes administratives et conjoncturelles, c’est-à-dire à réduire considérablement leurs possibilités de postes. Sans compter que cette loi contourne le processus sélectif puisqu’on pérennise un poste uniquement sur une base temporelle et non sur les qualités du chercheur et de son projet. C’est ainsi que la recherche française se coupe de ses forces vives, ces jeunes chercheurs pleins d’énergie et qui ne demandent qu’à pouvoir travailler et faire leurs preuves, même pendant quelques années d’incertitude. Ne croyez pas que ce soit nouveau : pour moi, cela a pris 3 ans de thèse et 6 ans de post-doc et CDD (et le soutien de l’AFM-Téléthon !). C’était il y a 25 ans et je l’avais choisi.

Les dispositions de la loi Sauvadet conduisent donc à cette disposition paradoxale d’une précarisation accrue des jeunes chercheurs et d’un appauvrissement de la recherche dans des laboratoires où sont formés les jeunes talents, forcés ensuite de quitter les institutions pour d’autres horizons, souvent à l’étranger ou vers d’autres métiers.

Et voilà qu’on reprocherait aux associations (et en premier lieu le Téléthon, parce que nous sommes visibles, donc une cible médiatique facile) de contribuer à cette précarité en attribuant des bourses sans ensuite embaucher les bénéficiaires ! Nous avons, depuis le premier Téléthon, soutenu 3 000 jeunes chercheurs leur mettant ainsi le pied à l’étrier. Il aurait été impossible de tous les CDIser ; imaginez la masse salariale et le nombre de Téléthon nécessaire par an… Il ne revient pas aux associations de se substituer aux institutions.

Un mouvement venu de la base des jeunes chercheurs, sincère et dépolitisé, appelé la « Sciences en Marche », commence à faire entendre sa voix : une seule solution, changer la loi et faire en sorte que l’Etat investisse plus fortement dans la recherche, l’avenir de notre pays et des malades.

Serge Braun
16/10/2014

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