« Scandales » et dérives, les effets secondaires inattendus des controverses sur certains médicaments.

Un peu à l’image de la grippe saisonnière qui vient nous visiter chaque année en période de grands froids, une fièvre médiatique sur les « scandales » des médicaments s’empare de nous de manière récurrente et presque prévisible. Elle est sous-tendue parfois par des règlements de comptes personnels ou une bonne opération marketing, mais souvent sans se soucier des dégâts collatéraux qu’ils provoquent sur la pratique médicale. Les porteurs de bonnes nouvelles sont naturellement moins écoutés que les oiseaux de mauvaise augure engendrant des réflexes bien compréhensibles de peur dans la population et sur nos agences de santé.

Je sais d’avance que mon propos m’attirera les foudres des ayatollahs du risque zéro. Je les renverrai à cet excellent article du Monde du 21 février dernier du Professeur Philippe Gabriel Steg, cardiologue à l’hôpital Bichat, qui fustigeait cette confrontation où tout contradicteur est supposé « vendu » à l’industrie, où les faits sont balayés par la force de l’opinion et où les soi-disant briseurs d’idoles sont exemptés d’avoir à produire tout commencement de preuve…une stratégie d’intimidation active, qui dispense d’avoir à répondre à l’exposé des faits.

Nous vivons actuellement une dangereuse régression qui impacte de manière croissante les chances pour nos malades d’accéder au traitement. Nous ne pouvons pas rester sans voix.

J’avais eu l’occasion déjà de réagir sur le retentissement médiatique dangereux de certaines prises de position, en particulier ce tristement fameux livre-pamphlet « Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux « , dans lequel deux experts autoproclamés se permettaient de rayer d’un trait de plume des années d’évaluations, les milliers d’expertises approfondies et nuancées réalisées par des milliers d’experts et les dizaines d’agences de santé à travers le monde. Le processus se poursuit avec la sortie d’un autre livre dangereusement mis en exergue par un hebdomadaire national, jetant aux gémonies les statines et affirmant que le cholestérol n’est pas dangereux. Son auteur avait par le passé défrayé la chronique en affirmant que le tabagisme passif n’existe pas. Il avait aussi affirmé que la ciclosporine allait guérir le SIDA avant d’être sévèrement réprimandé par les autorités de santé pour avoir entrepris un essai clinique au mépris de toutes les règles en vigueur. La ciclosporine aggrave même l’état des malades. Mais on pardonne facilement car la mémoire médiatique est très courte. Les médias relayent aujourd’hui ce polémiste comme une autorité en matière d’éthique et de pratique médicale. Ce même hebdomadaire dont je regrette l’avidité sensationnaliste synonyme de vente et de ressources publicitaires, vient d’être condamné pour atteinte à la vie privée dans un autre dossier très médiatique. Les considérations économiques prennent le pas sur l’éthique même chez ceux qui assènent leurs leçons dans ce domaine.

Ce 27 février, dans la continuité des affaires du Mediator, de Diane35 et d’un récent show télévisuel à charge contre les pratiques de l’industrie pharmaceutique, une radio nationale diffuse une chronique assassine sur l’utilisation des médicaments hors AMM (c’est-à-dire en dehors de leur prescription habituelle). On « découvre » que 20% des prescriptions sont en réalité hors-AMM. La faute cette fois aux médecins et aux patients eux-mêmes. On annonce que nous ne faisons qu’entrevoir l’ampleur de la pratique et on parle de 76000 morts par an (on mélange tout : la morbidité liée aux médicaments est essentiellement due aux effets secondaires de médicaments dans le cadre de l’AMM et aux maladies nosocomiales contractées dans les hôpitaux). On va jusqu’à affirmer que les prescriptions hors AMM ne devraient pas être remboursées par la sécurité sociale. On cite l’ANSM (l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) qui se saisit de ce problème.
Mais jusqu’où va nous mener cette dérive ?

La liberté de prescription est rappelée par le législateur comme un principe fondamental de l’exercice médical. Les médecins peuvent prescrire légalement des médicaments hors AMM, bien entendu « avec circonspection » et dans des cas précis dans lesquels il existe un consensus médical.
La prescription hors AMM est une pratique assez fréquente, notamment en pédiatrie et cancérologie et elle est couramment pratiquée dans de nombreux pays. Elle est aussi de plus en plus fréquente dans le cas des maladies rares. Les exemples sont multiples de médicaments prescrits pour des maladies courantes et susceptibles d’apporter un bénéfice significatif pour des maladies rares, orphelines de traitements.
La pratique hors-AMM est encadrée par la loi (en particulier plusieurs articles du Code de la santé publique prévoient qu’une spécialité pharmaceutique peut faire l’objet d’une prescription non conforme à son AMM en l’absence d’alternative médicamenteuse appropriée disposant d’une AMM ou d’une ATU). Les conditions sont clairement précisées : 1. Indications ayant fait l’objet d’une recommandation par l’ANSM. Concernant les maladies rares, l’ANSM élabore les recommandations temporaires d’utilisation en s’appuyant notamment sur les travaux des professionnels de santé, les résultats d’éventuels essais thérapeutiques et elles prévoient le recueil des données cliniques concernant l’efficacité, les effets indésirables et les conditions réelles d’utilisation de la spécialité par le titulaire de l’AMM ou l’entreprise qui l’exploite. 2. Le prescripteur juge indispensable, au regard des données de la science, le recours à cette spécialité pour améliorer ou stabiliser l’état clinique du patient, lequel doit bien évidemment être informé de l’utilisation hors-AMM, des risques encourus et des contraintes et des bénéfices susceptibles d’être apportés par le médicament. De principe, la prescription hors AMM n’est pas remboursable mais elle est possible à titre dérogatoire au regard de la loi. Cela se comprend d’autant plus en absence d’alternative thérapeutique.

Faut-il rappeler que le risque zéro en matière de médicament comme dans tous les autres domaines, n’existe pas ? Il n’est pas médicament qui soit efficace et dépourvu d’effets secondaires. Ce qui détermine son utilisation est le rapport bénéfice/risque. Or, l’atmosphère actuelle pousse les décideurs à privilégier l’absence de risque au détriment du bénéfice. On se voit même essuyer des refus pour entreprendre des essais cliniques destinés à démontrer statistiquement le bénéfice pour une maladie rare d’un médicament déjà prescrit pour d’autres maladies et dont on connait donc bien les caractéristiques.
Le risque est donc très grand de priver des malades orphelins de traitement de prescriptions que la science leur permet d’entrevoir. Et même de les priver économiquement d’un tel traitement par l’absence de remboursement.
Parce que l’on confond sensationnalisme médiatique et débat scientifique, ou l’émotionnel prend le pas sur la rationnel, notre société glisse lentement mais sûrement sur une pente glissante et aseptisée, conduisant le développement des médicaments vers une inflation des coûts et une durée incompatible avec l’urgence de la maladie ; et le tandem malade-médecin vers une totale déresponsabilisation.

Serge Braun
11/03/2013

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Comments

Et le pire est à venir je pense, quand on entend tous ces scandales, on sait très bien que l'on se fait empoissonné tous les jours, les effets seront visibles dans quelques années.

Posted by: loelia | 06/20/2013

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