Le dernier pamphlet de Philippe Even et Bernard Debré : « Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux »

Un site de vente grand public présente le livre ainsi : « Après les affaires de l’hormone de croissance, du Vioxx, de l’Isoméride du Mediator, et de plusieurs médicaments retirés du marché en quelques mois, une véritable, mais salutaire inquiétude s’est manifestée dans la population concernant l’utilité et les risques des traitements. »

Salutaire, vraiment ?

Son éditeur résume la teneur provocatrice du livre : « …10 à 15 milliards d'euros jetés par les fenêtres, sans aucun bénéfice pour la santé, ... ce guide s'adresse d'abord aux malades et aux praticiens pour les alerter et les éclairer sur l'efficacité réelle et les risques des médicaments. Ensuite aux politiques et aux agences qui autorisent les médicaments, accordent aux firmes des prix de vente exorbitants et remboursent les médicaments sans discernement. Cette politique n'est pas au service des malades et des citoyens qui paient, mais à celui de l'industrie pharmaceutique qui encaisse, alors que, depuis vingt-cinq ans, elle n'invente plus guère et est devenue la moins éthique et la plus lucrative de toutes les industries, confortée par le silence indifférent ou complice d'une grande part de l'élite médicale universitaire. »
L'ancien doyen de la faculté de médecine de Paris, Philippe Even, et son confrère Bernard Debré lancent une véritable charge contre l'industrie pharmaceutique, qualifiée de "la plus lucrative, la plus cynique, la moins éthique de toutes les industries". Les deux auteurs ajoutent au dénigrement les termes de "laxisme, démagogie, incompétence et corruption". Rien de moins.

Le livre de 900 pages décrète ainsi « 50 % de médicaments inutiles, 20 % de mal tolérés, 5 % de potentiellement très dangereux, pourtant 75 % remboursés ». Les deux professeurs s'en prennent par exemple aux statines, les médicaments contre le cholestérol qu'ils jugent "complètement inutiles, inefficaces car superflus". Les médias s’appuyant sur ce livre n’hésitent pas ainsi à mettre en ligne "la liste noire des médicaments dangereux", qui comprend des médicaments cardiovasculaires, des anti-inflammatoires, des pilules contraceptives, etc… Quelle irresponsabilité ! A l’image des médicaments, ce livre caricatural et l’emballement médiatique qu’il engendre, n’est lui-même pas dénué d’effets secondaires. Par ses excès, il prend le risque de conduire à une véritable perte de confiance du public envers les médecins et les médicaments, et ainsi de se couper de leurs inestimables bénéfices en matière de prévention ou de traitements de maladies et d’augmentation de l’espérance de vie. Il contribue à alimenter un climat délétère de défiance envers la médecine et l’activité scientifique. L’histoire ne s’est pas encore débarrassée de cette phobie inquisitrice qui confine si souvent à l’obscurantisme.

On peut reconnaître néanmoins une vertu à ce livre, celle de susciter le débat nécessaire sur la maîtrise de l’activité scientifique et médicale et l’importance d’une réflexion de fond sur le modèle économique du médicament à un prix maîtrisé. Encore faudrait-il que ce débat ne soit pas biaisé.

Comment deux individus peuvent-ils soudainement se permettre de rayer d’un trait de plume des années d’évaluations, les milliers d’expertises approfondies et nuancées réalisées par des milliers d’experts et les dizaines d’agences de santé à travers le monde ? Sont-ils qualifiés pour s’autoproclamer, à eux deux, experts de toutes les disciplines médicales et scientifiques confondues, alors qu’ils dénient cette qualité à leurs confrères même sur des disciplines bien précises ? Il suffit pourtant de s’appuyer sur les arguments assenés par les auteurs eux-mêmes. S’il faut se baser, comme ils ne s’en privent pas, sur la qualité de leurs recherches scientifiques, de leurs publications internationales voire les brevets et les applications qui en découlent, il suffit de se pencher sur le pédigrée de ces deux auteurs pour constater qu’ils ne pourraient sans doute s’appliquer à eux-mêmes les critères qu’ils imposent aux autres.
S’il suffit d’examiner, comme les auteurs eux-mêmes ne s’en privent pas, les motivations supposées des différentes parties concernées (intérêts financiers industriels, conflits d’intérêt, recherche de publicité personnelle, règlements de comptes), alors les auteurs eux-mêmes n’en sont sans doute pas à l’abri. Les documents ne manquent pas qui détaillent leur parcours et leurs motivations. On y trouvera quelques ambitions , amertumes ou conflits d’intérêts. Si c’est leur droit, pourquoi le dénier aux autres ?

Le livre se vent très bien, servi par une amplification médiatique avide d’un sensationnalisme synonyme de vente et de ressources publicitaires. Aucun des acteurs de cette chaîne n’est donc véritablement désintéressé et si l’on devait appliquer les mêmes règles que nos deux censeurs, on balayerait d’un même trait de plume leur dernière caricature littéraire.

Dommage, car le sujet médical mérite un débat d’une hauteur de vue dépassionnée et d’une rigueur d’argumentation bien supérieures. Il est temps d’enfin s’interroger sur :
- le développement et la production d’innovations thérapeutiques efficaces,
- une nouvelle construction, transparente et juste, du prix du médicament.
Bref, en un mot, sur le modèle économique de l’industrie pharmaceutique.

Serge Braun
5/10/12



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Comments

Bonjour Monsieur Braun,
A ce jour, je n'ai ni acheté ni lu ce livre, mais je vais le faire maintenant que j'ai pris connaissance de votre charge contre ce "pamphlet" (sic). Car j'ai constaté que vous n'aviez aucun argument contre lui. Seulement des attaques personnelles contre ses auteurs (que vous appelez "individus" comme sur les mains-courantes des commissariats lorsqu'ils en appréhendent, des "individus" !) et seulement des anathèmes généraux, que vous utilisez d'ailleurs à mauvais escient. Lorsque le public s'interroge sur les pratiques commerciales des laboratoires pharmaceutiques, vous parlez de "défiance envers la médecine" (confondre médecine et industrie du médicament, vous, M. Braun !!!) Lorsqu'on veut en savoir un peu plus, vous parlez de "phobie inquisitrice". Lorsqu'on demande un minimum de lumière, vous criez à l'obscurantisme...
Peut-on trouver plus fallacieux ? La réponse est "oui" lorsque je lis votre avant-dernier paragraphe: vous prétendez que si ce livre connaît un succès de librairie inattendu, c'est la faute aux médias avides "d'un sensationnalisme synonyme de vente et de ressources publicitaires". A part vous, tous les lecteurs-auditeurs-spectateurs de médias, même très occasionnels, ont pu constater que les labo pharmaceutiques sont de gros annonceurs publicitaires; en vantant un livre qui peut nuire à ces gros annonceurs, les médias se tirent donc une balle dans le pied et vous devriez leur rendre hommage, honnêtement. Mais justement: le facile "C'est la faute aux médias" est l'argument de ceux qui n'ont pas d'autre argument.
Jusque là, j'en étais seulement à me dire: "Pour quelle raison Serge Braun, si captivant et si fédérateur lors des Journées des Familles, s'est-il fourvoyé dans ce coup de gueule dont le bruit et la fureur ne signifient rien d'exact ?" Je disais en moi-même : on jugera de sa sincérité s'il tient les mêmes propos sur les médias quelques semaines avant le Téléthon. C'était pour rire. Jusque là.
Puis j'ai lu la conclusion, qui me laisse prostré. Quoi ? Dans le blog des dirigeants de l'AFM, le directeur scientifique s'interroge uniquement sur "le modèle ECONOMIQUE de l'industrie pharmaceutique"! J'angoisse : simple adhérent (depuis 20 ans), je m'accroche à quelques valeurs majeures. Parmi celles-ci, les modèles économiques n'ont pas la priorité. Encore moins l'exclusivité qui leur est accordée dans ce blog. Quelle est, là-dessus, l'opinion des autres dirigeants de mon association ?

Posted by: Bastien | 10/06/2012

Cher commentateur,
le coup de gueule n’est pas de moi mais des auteurs du livre. Mon message est justement de se méfier des prises de position extrêmes. C’est le sensationnalisme du livre et des médias (très vite éteint depuis d’ailleurs) qui est suspect. La ministre de la santé et bien d'autres acteurs de la santé se sont d’ailleurs démarqués de ce livre, appelant à la modération. C’est aussi mon propos.
Quant à intervenir dans les médias, je me ferai un plaisir de répondre à leurs questions s’ils m’en posent sur le sujet. Je n’ai pas de livre à vendre et ne souhaite pas me faire de publicité personnelle, contrairement à un livre écrit par un scientifique médiatique et par un homme politique.
Mon propos n’est pas de fustiger les médias, simplement un mode de fonctionnement moins porté par la rigueur scientifique que par le sensationnalisme.
Il est anormal qu’on donne plus de publicité à un ouvrage polémique qu’aux travaux de milliers d’experts à travers le monde.
Bien entendu, je ne me focalise pas uniquement sur la question du modèle économique. Un article du blog ne reflète qu’une humeur du moment ou une réaction sur une actualité du moment et certainement pas de l’activité au quotidien et d’années au service des malades. Bien d’autres sujets sont abordés. Il n’en reste pas moins que l’industrie pharmaceutique est confrontée à un problème de modèle économique. Tant qu’elle doit se conformer aux règles habituelles de l’industrie, nous risquons des comportements déconnectés de la priorité du malade. Nous sommes aussi confrontés au modèle économique des maladies rares. Il est à construire avec tous les acteurs, à commencer par les malades et ceux qui les entourent, les décideurs et les industriels. Vaste chantier, auquel il est important de s'atteler dès maintenant, car les thérapeutiques commencent à être disponibles.

Posted by: Braun | 10/26/2012

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