Les pionniers de l’impossible

Le numéro de Biotech Info du 2 novembre dernier consacrait son dossier aux « Maladies rares, exemple à suivre. »

L’analyse de ces spécialistes du secteur des biotechnologies est éloquante : « Les maladies rares ne sont pas si rares et leurs traitements ne sont plus le petit poucet de l’innovation. Le secteur fait même figure de locomotive, tant les associations de patients et les chercheurs se battent pour faire avancer leur cause. »

Au-delà des chiffres en eux-mêmes très parlants : 4% des naissances, 3 millions de personnes en France… sans oublier leur entourage, les professionnels de l’industrie s’aperçoivent enfin, bien que trop timidement encore, que les maladies rares sont une source extraordinaire d’innovation.

Des historiens du CNRS en se penchant sur l’histoire du génome humain se sont rendus compte que cette histoire est marquée par un évènement fondateur, les cartes du génome de Généthon.  A la consultation des archives de l’AFM qui leur avaient été ouvertes en toute liberté et en toute transparence, ces mêmes historiens ont alors décidé de retracer l’histoire pionnière de l’AFM, un livre qui vient tout récemment de paraître.
Le monde des biotechnologies apparente l’émergence des recherches sur les maladies rares permises par le Téléthon au « Big Bang du Téléthon ». 

Ce big bang avait propulsé la France en pointe de la génétique mondiale et aujourd’hui dans le domaine de la thérapie génique et de certaines biothérapies. La France a été aussi le premier état au monde  à s’engager dans un Plan Maladies Rares.

Mais attention, cette célébration du rôle pionnier de la France grâce au Téléthon ne doit pas cacher une préoccupation de fond. Si la France a été en tête de la recherche génétique, elle reste active mais n’est plus leader, faute d’un relai public puissant, à la hauteur des besoins (l’université de Leiden en Hollande possède à elle-seule davantage de séquenceurs à très haut débit que la France entière ! Sans parler de la Chine qui ouvre des centres de génomique gigantesques qui nous avalerons tout crus !). La France est leader dans le domaine de biothérapies telles que la thérapie génique ou le saut d’exon parce que le Téléthon en a fait des priorités, mais notre pays prend le risque de retourner à un place plus modeste faute d’une politique forte de soutien à sa recherche dans le secteur des biotechnologies (nos énarques sont bien plus à l’aise avec la physique et les sciences de l’ingénieur qu’avec la biologie qui n’est pas vraiment jugée par nos élites comme une science noble -sauf à l’annonce d’un prix Nobel Français…-).

Il ne faudrait pas que le Téléthon devienne l’arbre qui cache la forêt. Les temps économiques sont durs certes, mais l’innovation étant source de valorisation, de progrès économique autant que social, la France ne peut tout simplement pas se permettre de négliger sa recherche biomédicale.

Biotech Info reprend notamment l’intérêt pour les industriels que représentent les recherches sur les maladies rares. L’industrie est effectivement en panne d’innovation. Pfizer (Chiffre d’Affaires : 67 Milliards de $ en 2010) perdra en décembre, le brevet du Lipitor/Tahor, le médicament le plus vendu au monde (> 10 Milliards de $ de revenus annuels). Des dizaines de produits blockbusters (chacun pesant plus d’1 Milliard de $ de chiffre d’affaires annuel) vont tomber dans le domaine public en quelques années et seront remplacés par des génériques. Si les investissements privés en R & D ont doublé en 10 ans (pour atteindre 45 Milliards de $), la FDA et l’Agence Européenne du Médicament ont approuvé de moins en moins de médicaments. Pour pallier la baisse de la productivité de leur recherche, les géants de l’industrie ont supprimés 150.000 emplois en 3 ans et, grâce à leurs réserves financières, ils ont procédé à des méga fusion-acquisitions et ont repris de petites sociétés de biotechnologies innovantes (la dernière en date : celle de Genzyme par Sanofi pour 20Milliards de $). Mais leurs actions boursières continuent de baisser.

Les maladies rares, source d’innovation, représentent un champ d’investigation encore mal maîtrisé par l’industrie pharmaceutique. Les techniques utilisées ne nécessitent plus de gros laboratoires mais des  connaissances multiples, pointues et en évolution rapide. Les firmes ne peuvent plus travailler seules, elles doivent utiliser les connaissances issues de la recherche académique. Les coûts de développement en matière de maladies rares sont inférieurs aux maladies fréquentes (essais nécessitant moins de patients, incitations fiscales, risque réglementaire (et juridique) moindre, procédures accélérées, émergence de la médecine personnalisée  -“no market is too small to develop”-). Mais cette industrie manque d’expérience et d’expertise en développement de médicaments orphelins et de la compréhension des maladies rares. Elle avance donc à petits pas.

Les personnes qui souffrent en France d‘une maladie rare sont trois fois plus nombreuses que celles diagnostiquées pour un cancer sur les 5 dernières années (chiffres INCA), près de 4 fois plus nombreuses que celles affectées par la maladie d’Alzheimer (chiffres Ministère de la Santé) mais les efforts de recherche à l’échelle mondiale sont encore 15 fois inférieurs (industrie pharmaceutique incluse). Même si GSK, Pfizer, Sanofi, Novartis ont ouvert des unités Maladies Rares, ce fossé risque de ne jamais être franchi. On aura toujours besoin des avancées scientifiques majeures permises par le Téléthon, des preuves de concepts de traitements, aussi innovants que la chirurgie du gène ou de l’ARN, des greffes de cellules souches ou de thérapies géniques, démontrés dans des maladies aussi rares que les immunodéficiences et autres maladies du sang, le vieillissement accéléré, les épidermolyses bulleuses, les maladies rares de la rétine, les dégénérescences musculaires ou neuronales pour ouvrir la voie , non seulement aux médicaments pour ces « marchés » rares mais aussi pour leur déclinaison au SIDA, au cancer, aux grands brûlés, à l’infarctus, à la cécité liée à l’âge ou au diabète, et aux maladies dégénératives fréquentes.

Ces preuves de concept qu’il nous faut réaliser dans des essais cliniques de phase 1 et 2 longs et coûteux constituent la « vallée de la mort » que se refusent à traverser les industriels et qui nous contraint à ce rôle de pionniers de l’impossible.

 

 Serge Braun

16/11/11

 

 

 

 

 

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