Cellules souches : réponse à Alain Privat et Monique Adolphe

Le débat autour du recours aux cellules souches fait rage, y-compris au sein de la communauté scientifique. Les chercheurs sont évidemment avant tout des êtres humains, porteurs de leur propre notion de l’éthique et guidés comme tout à chacun par un référentiel philosophique ou religieux que leur éducation et leur parcours de vie propre ont contribué à façonner.

Une tribune dans le Quotidien du Médecin du 5 avril est venue s’ajouter à ce débat passionné. Elle était signée par Alain Privat, ancien Directeur d’unité à l’INSERM et Monique Adolphe, ancienne présidente de l’Académie de Pharmacie. Cet article s’appuyait sur la publication récente de l’équipe d’Istem parue dans la prestigieuse revue scientifique Cell Stem Cell qui a montré comment, à partir de cultures de cellules souches embryonnaires porteuses de la dystrophie myotonique de Steinert, Cécile Martinat, Marc Peschanski et leurs collaborateurs ont réussi à identifier un mécanisme physiopathologique de cette maladie. Ces travaux ont également permis d’identifier plusieurs molécules potentiellement thérapeutiques (évidemment à valider ensuite sur les modèles d’organisme vivants puis chez l’Homme). La portée scientifique de ce travail n’est pas contestée par Alain Privat et Monique Adolphe, c’est l’intérêt des cellules souches qui est pointé de leur doigt accusateur.Comme Alain Privat et Monique Adolphe se réclament de l’objectivité scientifique, je me permettrais ici de leur renvoyer l’argument en reprenant certains de leurs propos qui me semblent très éloignés de cette objectivité qu’ils revendiquent.

 

L’article commence par une caricature décrivant les tenants des recherches sur les cellules souches comme enfermant le public, les médias et les responsables politiques dans l’idée que seules les cellules souches embryonnaires seraient susceptibles de faire progresser la recherche sur les maladies génétiques. Il suffit de comparer les efforts budgétaires dans le domaine pour se convaincre du contraire. Les recherches portent sur bien des domaines excluant les cellules souches (à tel point que les mêmes opposants contre-argumentent souvent que, puisque la recherche sur les cellules souches embryonnaires est marginale, autant l’abandonner complètement). Chaque domaine véhicule ses avantages et ses inconvénients et c’est la convergence des travaux et des modèles qui permet le progrès. Se priver d’une voie de recherche contribue à affaiblir ce potentiel de progrès. Enfin, il n’est pas très objectif de caricaturer ses contradicteurs, cela ne fait que décrédibiliser le propos.

 

Alain Privat et Monique Adolphe évoquent les nombreuses publications scientifiques portant sur les iPS comme alternatives aux cellules souches embryonnaires tant pour la modélisation de maladies que pour le criblage de molécules. Parmi les critiques qu’ils émettent à l’égard des cellules souches embryonnaires figurent les dérives génomiques observées sur des lignées de cellules embryonnaires utilisées depuis un certain temps. Cet argument se retourne pourtant contre leurs auteurs qui n’ont sans doute pas eu le temps de lire les articles récents (antérieurs d’une quinzaine de jours tout de même à la rédaction de leur tribune) démontrant les limites des cellules iPS actuelles truffées de modifications génétiques. Une étude systématique de dizianes de lignées de cellules iPS par plusieurs équipes anglo-saxones et parues dans plusieurs revues scientifiques majeures dont Nature, montrent que les cellules iPS telles qu’obtenues aujourd’hui portent des altérations génétiques et épigénétiques telles qu’on ne peut les utiliser en l’état pour la thérapeutique et avec d’infinies réserves pour la modélisation de pathologies génétiques. A la dérive génétique inhérente au risque statistique lié à multiplication infinie des cellules (vraie autant pour les cellules iPS que les cellules souches embryonnaires ce que semblent négliger les Dr. Privat et Adolphe) s’ajoute pour les iPS celle liée aux méthodes de manipulations génétiques utilisées pour faire retourner les cellules adultes à l’état embryonnaire. Les cellules iPS sont de ce point de vue plus risquées à utiliser que les cellules souches embryonnaires. La rigueur scientifique impose justement d’en maîtriser totalement les implications avant de se précipiter sur cette alternative comme une panacée. La rigueur scientifique aurait-elle été occultée par un certain aveuglement idéologique ?

L’annonce de la publication d’Istem est jugée intempestive par son calendrier. Comme si un laboratoire français soutenu par une association et l’Inserm avait le poids suffisant pour imposer un calendrier de publication à une prestigieuse revue scientifique anglo-saxonne. Argument ridicule, anachronique et malveillant. Tout comme celui laissant entendre que l’industrie pharmaceutique et « celle de la procréation assistée » ne seraient pas étrangères « à cette chasse aux cellules souches embryonnaires ». On bascule ici dans le discours idéologique. Le sujet est tellement brûlant que les industries, déjà vouées aux gémonies en tant qu’industries (autre relent idéologico-politique), ne souhaitent pas y investir les moyens qui seraient pourtant nécessaires.

Nous nous rejoindrons sur un point néanmoins. Hormis Istem et l’IGBMC, seuls laboratoires français de taille significative, la France est en retard dans le domaine de la recherche sur les iPS. Non pas que celle-ci ait été sacrifiée au profit de celle sur les cellules souches embryonnaires contrairement à ce que laissent entendre Privat et Adolphe, mais beaucoup plus simplement parce que la recherche biomédicale en général et celle sur les cellules souches embryonnaires et les iPS souffrent de sous-investissements en France. Ne serait-ce pas l’histoire du serpent qui se mord la queue ?

Serge Braun

Comments

Je renvoie Serge Braun aux deux articles remarquables parus cette semaine dans Nature, sur la progeria, d'une part, et sur la schizophrénie, d'autre part, qui utilisent tous deux des cellules iPS, et démontrent, s'il en était besoin , le potentiel de ces cellules, déjà comme modèle de recherche, et ensuite comme outil de criblage de molécules thérapeutiques..... Tout le reste est vaine polémique.

Posted by: Alain PRIVAT | 04/14/2011

Il n’est question pas question ici de polémique mais d’un espace de liberté où chacun peut prendre sa part d’expression scientifique et éthique.Mon propos n’est pas de prendre parti pour une méthode plutôt qu’une autre. Les iPS ont leurs avantages et leurs inconvénients. Il s’agit de les admettre pour mieux les maîtriser. N’y voir que des avantages ne procède pas de la rigueur scientifique.

Posted by: Serge Braun | 04/22/2011

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