Trop d’éthique tue l’éthique

Ce matin, Marc Peschanski annonçait une nouvelle première scientifique réalisée grâce aux cellules souches embryonnaires par son laboratoire I-Stem. Par la même occasion, il lançait un appel à la raison concernant la révision de la loi de bioéthique qui est en cours. Depuis sa création en 2005 par l’AFM et l’Inserm, I-Stem accumule les avancées qui démontrent les potentialités de ces cellules pour la médecine régénératrice. Des résultats incontestables qui n’apaisent pourtant pas les débats.  Le sujet est difficile car il se situe à la frontière de l’éthique et de la nécessité. Où les convictions religieuses ou individuelles prennent le pas sur des considérations rationnelles et scientifiques.


Le vote en première lecture à l’Assemblée Nationale de la loi de bioéthique, la nuit du 10 février dernier, en a été l’illustration et a abouti  à de mesures rédhibitoires pour la recherche française sur les cellules souches, dans le cadre d’une loi déjà bien décriée.


En effet, la rédaction de la loi révisée de bioéthique proposait de maintenir l’interdiction de tout travail sur l’embryon, donc sur les cellules souches embryonnaires, réservant tout de même sous une forme dérogatoire le droit à quelques équipes de contribuer à l’effort mondial de recherche dans ce domaine. La loi telle que votée finalement par l’assemblée nationale va encore plus loin que ce moratoire puisqu’elle exclut désormais les recherches liées au criblage pharmacologique (amendement 49). Grâce aux cellules souches, il est aujourd’hui possible de modéliser in vitro des pathologies (en particulier des maladies rares) et, en un temps très court, de passer au crible des centaines de milliers de molécules potentiellement thérapeutiques. Comme le dit  Marc Peschanski : « en criblant d’énormes quantités de composés pharmacologiques, comme on tamise le sable pour trouver une pépite, ici un médicament capable de s’opposer aux mécanismes d’une maladie ». La moitié des efforts de recherche dans ce domaine porte sur cette voie qui consiste à créer en laboratoire des cellules souches embryonnaires porteuses de pathologies, soit parce qu’elles en sont naturellement atteintes, soit parce que nous pouvons les y introduire, et sur lesquelles on peut en quelques semaines identifier des pépites thérapeutiques. Le 10 février dernier, l’assemblée nationale a tiré un trait sur tout un pan de la recherche en France.


Il ne s’agit pas ici de s’interroger sur la manière dont peuvent s’exercer les lobbies anti- ou pro-. Au fond, le débat oppose deux conceptions, chacune déterminée à préserver la vie. La recherche sur les cellules souches embryonnaires, en tant que recherche en biologie, vise d’abord et avant tout à préserver la vie. Nier le contraire, insulter les chercheurs en les assimilant à des génocidaires est doublement diffamatoire, nous l’avons déjà écrit, aussi bien à l’égard des chercheurs que des victimes des génocides dont on banalise ainsi la tragédie.  Ces détracteurs pensent ou veulent faire croire que l’on détruit des centaines de milliers d’embryons à des fins de recherche. Cette affirmation ne tient pas, puisque, par définition, les cellules souches embryonnaires se multipliant à l’infini, une seule d’entre elles suffirait à alimenter une infinité de programmes de recherche. Des études ambitieuses, telles que le criblage de molécules sur des cellules malades ou reproduisant certaines anomalies pathologiques, demandent que soient établies des lignées de cellules issues d’embryons porteurs de ces caractéristiques pathologiques. Ces embryons sont accessibles car voués à la destruction. Il revient toutefois aux parents de décider du devenir de ces embryons qu’ils ont conçus et qui ne seront pas implantés dans l’utérus maternel. Tant qu’ils ne sont pas implantés, les embryons n’ont pas de finalité de vie ; ils sont incapables de donner un être intègre et viable; ils ne sont pas « à naître » ; ils ne sont ni fœtus, ni bébés.


Les alternatives représentées par les cellules iPS (cellules adultes induites à la pluripotence, c’est-à-dire que l’on fait retourner artificiellement à l’état quasi-embryonnaire) ne sont envisageables qu’à condition que l’on puisse comparer leurs caractéristiques biologiques à celles de cellules embryonnaires. Ceci suppose donc que l’on dispose de connaissances approfondies des cellules embryonnaires. Comment accéder à cette connaissance sans recherches sur l’embryon ? Il apparaît aujourd’hui que les cellules souches iPS et cellules souches embryonnaires ne sont pas strictement identiques. Elles sont même truffées de mutations génétiques induites par la technique de manipulation qui a permis de les obtenir à partir de cellules adultes. Il est probable que l’on ne pourra pas toujours se passer de cellules souches embryonnaires. En tout état de cause, pour être en mesure de s’en passer, il est indispensable de les étudier. Cercle vicieux à défaut d’être vertueux.


Priver la France de recherches fondamentales et appliquées sur les cellules souches embryonnaires revient à freiner l’accès aux traitements de demain. Ce temps perdu est un luxe que ne peuvent se payer les malades.  Sous prétexte d’une idéologie exprimée à l’extrême, on contribue finalement à brider la vie. L’histoire se répète : à la sacralisation moyenâgeuse du corps succède aujourd’hui celle des cellules embryonnaires. La dissection des corps a été longtemps interdite. La lecture intégriste du texte de la bulle de Boniface VIII (1235-1303) destinée à limiter la pratique du démembrement des corps, mais étendue au respect de l’intégrité du cadavre pour la sauvegarde de l’âme, conduisit à une très lente évolution de notre connaissance de l'anatomie et, par voie de conséquence, des pratiques médicales. Les médecins et les artistes (Léonard de Vinci) devaient oeuvrer dans le secret. Un nouveau coup de frein idéologique a donc frappé la recherche cette nuit du 10 février 2011. Avec cette loi, la France se met doublement en danger : elle perd le fil de la compétitivité scientifique déjà mise à mal par le manque de moyens et méprise le sort des malades confrontés à la réalité de la souffrance et, pour beaucoup, à la course contre la mort. Trop d’éthique tue l’éthique.

Lire le communiqué de presse.

Serge Braun

Comments

Merci Serge de ce billet.
L'avancé scientifique se fait souvent par étapes, plus ou moins faciles à franchir et il est parfois difficile d'avoir raison trop tôt ...

Posted by: Manu | 03/31/2011

La comparaison des cellules iPS et des cellules embryonnaires n'est pas remise en question par la rédaction de la loi qui a été validée par l'Assemblée nationale. L'interdiction avec dérogation n'a pas empêché les équipes d'ISTEM, qui ont obtenu ces autorisations de réaliser leur travail.
Le souci des rédacteurs de la loi est de ne pas ouvrir la porte à un " trafic d'embryons" comme il s'en produit dans de nombreux pays plus laxistes-y compris européens- dans la mesure ou les cellules iPS, pour peu que les pouvoirs publics et les fondations ouvrent des crédits pour les développer dans notre pays, pourront remplir, et au dela les mêmes fonctions. Il est tellement plus simple de dériver une cellule iPS a partir de la peau ou du sang d'un patient, que de programmer une FIV, de trier des embryons, et enfin d'obtenir des cellules souches embryonnnaires. Cela, tous les scientifiques honnêtes doivent l'accepter.

Posted by: alain PRIVAT | 04/01/2011

The comments are closed.