Un livre qui ouvre le débat

Pendant la trêve de Noël, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’ouvrage de Philippe Even, La Recherche Biomédicale en Danger (Le cherche Midi ed. 2010). Cet ouvrage est un cri d’alarme sans concessions sur le besoin de refondre urgemment, et en profondeur, notre système de recherche et d’innovation. En défenseur combatif de la recherche fondamentale, il dénonce tour à tour l’immobilisme et l’absence d’évaluation de notre recherche. Les mots sont durs, parfois excessifs, mais l’argumentaire est fouillé et pointe l’ampleur des enjeux et des faiblesses de la France, auxquels il tente de répondre par une stratégie et des propositions.

Pour Philippe Even, les gouvernements sont dans l’erreur lorsqu’ils se montrent trop dirigistes dans la recherche ; parce qu’on ne sait jamais d’où viendra le prochain progrès. Il recommande de cesser de privilégier les projets plutôt que les hommes, et de ne pas négliger la recherche fondamentale, seule capable de changer le monde. « On n’a pas inventé l’électricité en perfectionnant la bougie », dit-il. La recherche doit se concevoir avant tout en tant qu’échanges et va-et-vient permanents entre recherche fondamentale et recherche appliquée (c’est l’exemple du Laser). Il convient donc de ne pas les opposer, « tels le fruit et l’arbre qui l’a porté ».

Et Philippe Even d’ajouter qu’il faut être capable de prendre des risques majeurs d’échec ou d’erreur. « Les non-conformistes sont aussi nécessaires au progrès des sciences que les mutations à l’évolution » rappelle-t-il, citant D. Kostland, éditorialiste en chef de Nature. Je me permets d’ajouter que c’est précisément ce rôle de scientifique-risqueur que joue l’AFM et qui a catalysé ces grandes avancées soulignées par P. Even.

Philippe Even décrit ensuite le déclin de la recherche biologique et médicale française, chiffres à l’appui. Frappante est l’absence quasi totale de la France dans les thématiques nouvelles qui sont recensées chaque année et depuis cinq ou six ans par la revue Science. Hormis en thérapie génique, ajoute Philippe Even, la France est aussi absente, comme de 2005 à 2008, des dix percées 2009 publiées par la revue Science.

 

 

Il est frappant de constater que ces avancées de la thérapie génique ont un point commun, le support des associations de malades, en particulier de l’AFM pour chacune d’entre elles. Tout comme les chercheurs cités par Philippe Even parmi les cinq grandes percées saluées. La thérapie génique apparaît aux yeux de Philippe Even comme le seul domaine où la France soit au 1er rang mondial, citant Alain Fischer, Marina Cavazzana-Calvo, Philippe Aubourg et Marc Peschanski ; autant de chercheurs, rappelons-le, soutenus de longue date par l’AFM !

L’auteur constate aussi le déclin de l’industrie pharmaceutique mondiale et en particulier française. Les critiques sont acerbes : 800 des 1200 experts des commissions d’AMM ont des liens avec l’industrie ; il dénonce des essais cliniques pas fiables, mal contrôlés et soumis à l’industrie. Philippe Even de préciser que plus le marché est réduit, plus les essais sont sérieux.

 

 

En matière de biotechnologies, l’auteur présente le Genopole d’Evry comme un échec, qu’il explique par l’insuffisance du soutien de l’Etat (21% seulement) et du choix du site « imposé  par l’AFM ». Je préciserai pour ma part ici que la Genopole, dont le principe n’est pas remis en cause par Philippe Even, s’est construite et agrégée à l’initiative et autour de l’AFM sur un site, il est vrai peu avantageux, mais qu’aucun autre site parisien ne pouvait accommoder.

 

La formation des scientifiques français est également sévèrement critiquée, ajoutant à cela les perspectives faibles de carrière et à des salaires indignes. Les critiques les plus vives visent les grandes écoles (sauf l’ENS) « qui ne sont grandes que par la sélection qu’elles imposent, non par l’enseignement qu’elles donnent », monodisciplinaire. Selon Philippe Even, les universités françaises retrouvent les plus pauvres des 10 pays du monde occidental. A elle seule, Harvard, financée par le privé, bénéficie d’1/3 du budget des 90 universités françaises !

Philippe Even rappelle aussi que les fonds caritatifs représentent 200M€ en France, à moitié par l’AFM, loin des autres pays (1,3milliards d’€ en Angleterre ; les Etats-Unis comptent 500 fondations puissantes, chacune presque égale au Wellcome Trust Anglais – 1milliard d’€). Aux Etats-Unis les dons sont exonérés d’impôt, et la part de revenu conservée par les donateurs est moins imposée, ce qui permet au contraire de la France d’attirer les grands donateurs. « Parce que l’Etat, depuis Colbert, veut rester maître du jeu », ajoute-t-il.

Autre point noir, les chercheurs sont condamnés à consacrer 50% de leur temps à courir, non pas de gros contrats mais d’innombrables minicontrats auprès de multiples organismes nationaux ou européens, publics ou privés.

Enfin, Philippe Even rappelle l’histoire de la découverte du virus du SIDA par Luc Montagnier, rejeté par ses pairs de la communauté scientifique française, car en dehors de l’establishment. Il dénonce la reprise en main par l’Etat, aboutissant à une disparition de la France dans la recherche mondiale dont elle avait été co-leader. Un exemple particulièrement intéressant au regard des actions menées par l’AFM : Faut-il rappeler que l’histoire s’est ainsi répétée après le transfert par l’AFM/Généthon des technologies de cartes du génome vers l’Etat, ce qui a conduit la France à perdre sa place de leader dans le décryptage du génome humain ?... Et je ne  peux que rappeler que le même risque pèse aujourd’hui sur la thérapie génique !

Bref, Philippe Even tape fort, reprochant à l’Etat d’être la source de tous les maux et appelant à plus d’indépendance dans les processus d’évaluation de la recherche. Il fustige notamment l’autoévaluation actuelle des établissements à la fois juges et parties. Et si je ne peux lui donner raison sur tout, force est de constater qu’il a le mérite de mettre le doigt sur de vrais problèmes et de proposer des propositions concrètes et intéressantes. A l’heure où l’on se désole du manque de moyens de nos chercheurs et où des menaces grandissantes planent sur le Téléthon, je crois comme lui qu’il est urgent de s’interroger sur la pérennité de la recherche française. Espérons donc que son cri d’alarme sera entendu et que son ouvrage ouvrira le débat !

 

Serge Braun

Comments

Commentaires très instructifs de ce livre qui dénonce les travers de trop d'Etat sans Etat des lieux....Le constat des lieux est fort bien dit....
Félicitation, les fêtes de Noël ont été fructueuses en informations scientifiques. Effectivement ce livre est très passionnant à lire et les données sont sérieuses et fiables.

I MAHAUT

Posted by: MAHAUT ISABELLE | 01/28/2011

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